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Par Rudy Reichstadt

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Mais qui donc a inventé le « truc de l’antisémitisme » ?
Répondant à deux de ses contradicteurs, le philosophe Alain Badiou écrit, dans un récent article du Monde (« Tout antisarkozyste est-il un chien ? », 24 juillet 2008) : « Les ennemis de toute politique autre que celle qu'ils nomment très à tort "démocratie", vu qu'elle est, de notoriété publique, le pouvoir d'une maigre oligarchie de dirigeants d'entreprise, de détenteurs de capitaux, de politiciens consensuels et de stars médiatiques, ont inventé depuis quelques années un truc dont ils usent maintenant contre quiconque leur déplaît : insinuer qu'il est antisémite ».

Que signifie cette phrase qui a conduit son auteur à polémiquer avec Daniel Franco dans les pages « Rebonds » de Libération (ici, et encore ) ?

Ce que Badiou entend par « toute politique autre que » la "démocratie" – dans son acception parlementaire, libérale – c'est… le communisme. Ancien leader d'une groupusculaire Union pour la construction d'un parti marxiste-léniniste, Badiou continue en effet de défendre « l'hypothèse communiste » jugeant qu'il n'y en a « pas d'autres ». Selon lui, « le mot "communisme" reste apte à nommer l'avenir politique de l'émancipation ». Par "communisme", Badiou ne veut évidemment pas parler du communisme incarné, des expériences stalinienne ou maoïste – qu'il défendait naguère et sur laquelle il n'a fait aucun retour critique. Pour lui, le communisme est avant tout une idée, au sens platonicien du terme. Non pas un dogme mais une utopie : celle d'une société égalitaire débarrassée de l'Etat. Or, pour Badiou, renoncer à cette utopie, c'est être un complice du "capitalo-parlementarisme" déguisé sous les oripeaux de la démocratie. Ce n'est pas trahir sa pensée que de dire qu'être un tel démocrate, pour lui, c'est faire partie de ses « ennemis ». Notons bien qu'il ne parle pas d'« adversaires » – avec qui un compromis est toujours possible – mais bien d'« ennemis ». Il est à cet égard révélateur que Badiou mette toute récusation de sa philosophie sur le compte d'une « volonté opiniâtre de maintenir [à son encontre] une accusation calomnieuse », lui qui n'envisage le débat philosophique que comme la continuation de la lutte des classes par d'autres moyens.

Continuons.

« Les ennemis de toute politique autre que celle qu'ils nomment très à tort "démocratie" (…) ont inventé depuis quelques années un truc dont ils usent maintenant contre quiconque leur déplaît : insinuer qu'il est antisémite ». Mais de qui Badiou veut-il donc parler ? De tous ceux qui – contrairement à lui – ne souscrivent pas à l'utopie communiste ? Avouons que ça ferait pas mal de monde.

Qui donc aurait intérêt à inventer le « truc de l'antisémitisme » (selon sa propre expression, plus bas dans le texte) ? On trouve un élément de réponse dans la définition qu'il donne – dans la même phrase – de la "démocratie" (les guillemets ont leur importance) et qui est, selon lui, « le pouvoir d'une maigre oligarchie de dirigeants d'entreprise, de détenteurs de capitaux, de politiciens consensuels et de stars médiatiques ».

Il faut donc imaginer les choses comme suit : il y a quelques années, des chefs d'entreprises, des rentiers, des hommes politiques et des gens du show-biz – suivez mon regard – se sont concertés en vue d'inventer une arme absolue permettant de clouer au pilori « quiconque leur déplaît ». Ce « truc » magique, c'est l'accusation d'antisémitisme. Notons au passage qu'un tel scénario nous amène aux confins du conspirationnisme le plus navrant. Mais passons.

Reste une question. Pourquoi, précisément, l'antisémitisme ? Pourquoi l'antisémitisme et pas le racisme anti-noir, la pédophilie, la folie, ou même la connerie – qui a l'avantage d'être universellement partagée ? Bref, pourquoi l'accusation d'antisémitisme plutôt qu'une autre ?

Il faut chercher la réponse dans un autre texte de Badiou, une tribune dans les pages « Rebonds » de Libération en date du 14 janvier 2008 : « Qu'est-ce qui tue quelqu'un, de nos jours, dans la guerre intellectuelle ? Parbleu ! L'accusation d'antisémitisme ! Voilà la bonne idée ! ».

Si l'on suit Badiou, l'accusation d'antisémitisme est censée tuer symboliquement celui qui en fait les frais. Il est pourtant permis d'en douter, ne serait-ce qu'au regard du crédit de sympathie dont Dieudonné a pu se prévaloir en dépit de ses sorties antisémites et jusqu'au moment – récent – où son copinage avec l'extrême droite est devenu impossible à occulter. On ne sache pas que Daniel Mermet soit interdit d'antenne ou qu'Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave ne trouvent aucun éditeur ! Citons également la récente affaire Charlie Hebdo dans laquelle il faudra nous expliquer pour quelle raison le dessinateur Siné – qui, si l'on suit toujours Badiou, aurait dû être foudroyé sur place – est aujourd'hui soutenu par une grande partie du monde du spectacle, le Nouvel Obs, et la grande majorité des internautes (80 % « à vue de nez » selon le site d'Arrêt sur images). A la lecture des commentaires laissés par ces derniers, il est difficile de ne pas s'apercevoir que l'exaspération générale n'est pas dirigée contre les antisémites mais que, contrairement à ce qu'insinue Badiou, elle a pour objet la « judéomanie », ce fameux « deux poids deux mesures » qui prévaudrait en France en faveur des Juifs.

L'accusation de « racisme », qui a éclaboussé Alain Finkielkraut il y a quelques années à la suite d'une interview dans le magasine Haaretz, semble autrement périlleuse. Ainsi, contrairement à Badiou, Finkielkraut ne peut désormais quasiment plus intervenir dans une conférence publique sans être aussitôt assailli par les lazzis et les récriminations des manifestants antiracistes.

Il suit de là que se voir taxé d'antisémitisme, en France, en 2008, est une tunique de Nessus plus légère à porter que celle dont on vous habille lorsque vous avez eu un mot malheureux sur la couleur des joueurs de l'équipe de France de football. Si Badiou était sérieux deux minutes, il reconnaîtrait que l'accusation d'antisémitisme a considérablement perdu de son efficace et que les « porte-flingues » du « truc de l'antisémitisme », ceux qu'il appelle les « tontons flingueurs de la nouvelle extrême droite », tirent avec des pistolets à eau.

Puisqu'elle ne fait plus mouche, on doit alors s'interroger sur la raison pour laquelle « les ennemis de toute politique autre que celle qu'ils nomment très à tort "démocratie" » ont donc une telle sensibilité à l'antisémitisme ? Et il faut alors risquer une hypothèse : si ces derniers ont décidé de traiter d'« antisémites » tous ceux qu'ils ont dans le nez, c'est peut-être parce que ces « dirigeants d'entreprise », ces « détenteurs de capitaux », ces « politiciens consensuels » et ces « stars médiatiques » sont, tout simplement,… juifs.

Evidemment, Badiou se défend de tenir un tel raisonnement, arguant que sa « conception politique » est « implacablement universaliste et internationaliste » et que ses « orientations politiques n'ont rien à voir avec les identités, quelles qu'elles soient ». Il n'y a, a priori, aucune raison de ne pas croire Badiou.

Sauf que…

Sauf que Badiou est l'auteur d'un petit livre intitulé Circonstances 3. Portées du mot « juif » (éd. Léo Scheer, 2005) dont il ressort que ceux qui « se réclament » du mot « juif » sont doublement blâmables : non seulement ils sont du côté des dominants (les « nouveaux aryens » qui oppriment les nouveaux damnés de la Terre), mais en plus ce sont des usurpateurs. Revendiquant avec succès le monopole du qualificatif « juif », ils l'usurpent, dans la mesure où « les vrais nouveaux juifs sont les Palestiniens » et où Israël se trouve être – par la magie d'un renversement des choses proprement hallucinant – « le pays du monde où il y a le moins de juifs » et, même, « un pays antisémite » (ainsi que le relève, non sans pertinence, Philippe Zard).

Dans un entretien au Monde publié il y a un an (14 juillet 2007), Badiou déclarait : « Il serait terrible pour les juifs, cette multiplicité vivante, de laisser le mot dont ils se réclament, et qui est lié de longue date aux aventures de l'universel, devenir l'emblème du capitalisme modernisé, de la xénophobie anti-arabe ou anti-africaine et des guerres américaines ». C'est dire si Badiou est pleinement conscient de ce qui se joue dans les polémiques actuelles autour de l'antisémitisme (« il serait terrible pour les juifs… », etc.).

Mais alors, comment ce philosophe, qui n'a ni l'excuse de l'ignorance ni celle de l'imbécillité – son œuvre, considérable, plaide en ce sens –, peut-il, dans les circonstances actuelles, faire preuve d'aussi peu de précaution et de prudence lorsqu'il manie ces mots (« juif », « antisémitisme ») ? Imagine-t-il vraiment que derrière ces « dirigeants d'entreprise », ces « détenteurs de capitaux », ces « politiciens consensuels » et ces « stars médiatiques », certains n'auront pas tôt fait de voir « les » Juifs ? Badiou a-t-il vraiment la naïveté de penser que ses lecteurs sont immunisés a priori contre l'antisémitisme ? Ce serait méconnaître les rapports ambigus qu'entretient, depuis sa naissance, la gauche radicale avec la « question juive ».

Quel vaccin Badiou prescrit-il contre cette tentation ? Quel remède contre cette peste de l'esprit qu'est l'antisémitisme ? De cela on ne saura décidément rien.

Rudy Reichstadt
Rédigé par Rudy Reichstadt le Lundi 4 Août 2008 à 17:32