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Entretien
« Le propre de la bête immonde, c’est qu’on ne la reconnaît pas »
Mercredi 23 Mai 2007Un entretien avec Adrien Barrot, paru dans le dernier numéro de L’Arche. Extraits.
Vous avez enseigné la philosophie dans des lycées de la banlieue parisienne et avez publié il y a quelques années un plaidoyer sur l'école (1). Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire un livre de réflexions sur la mort d'Ilan Halimi ?
Je dirais que c'est un double choc : le choc que j'ai ressenti au moment où les faits ont été connus et devant la mort de ce garçon ; et puis le choc redoublé que j'ai ressenti lorsque je suis allé à la manifestation du 26 février 2006 et que, alors que j'espérais un rassemblement considérable, j'ai dû constater que, derrière des personnalités officielles – les politiques, les représentants de la nation –, en réalité, c'était ce qu'on appelle la « communauté juive » qui avait manifesté dans une très grande solitude, même si, évidemment, bien des gens courageux ou de bonne volonté étaient là. Il fallait quand même dire le constat, inquiétant, attristant, que les Juifs avaient manifesté seuls. Cela m'a tout de suite conduit à écrire, d'autant plus que je lisais en même temps des prises de positions, des déclarations avec lesquelles j'étais en assez profond désaccord – pour des raisons diverses. Je me suis mis à écrire pour formuler et articuler un certain nombre de choses que je n'avais ni lu ni entendu nulle part et sous la pression d'une nécessité intérieure très forte. Et c'est comme ça que de fils en aiguilles, je me suis retrouvé en train d'écrire un livre.
Comment réagissez-vous aux commentaires de ceux qui, tout en regrettant qu'ils soient si répandus, ont pu comparer les clichés antisémites qui ont joué un rôle dans cette affaire (« les Juifs ont de l'argent » ; « les Juifs se serrent les coudes ») aux stéréotypes visant par exemple les Auvergnats ou les Corses ?
Cela me paraît tellement faible, pour ne pas dire nul et non avenu, que je ne vois pas très bien ce que l'on peut répondre à une telle absurdité. L'histoire montre à quel point elle est inopérante, et complaisante.
L'antisémitisme serait-il plus « grave » que les autres racismes ?
Je crois qu'il ne faut pas confondre un certain nombre de registres. Il n'y a pas lieu de faire une différence entre l'antisémitisme et d'autres formes de racisme d'un point de vue moral, d'une part, et d'un point de vue juridique, d'autre part. Maintenant, politiquement, il me semble que l'antisémitisme est une forme de racisme qui présente des spécificités « remarquables », qui sont repérables par leurs caractères et leurs conséquences dans l'histoire européenne en particulier. Autant je peux comprendre une préoccupation qui vise à ne pas vouloir faire « deux poids, deux mesures » moralement et juridiquement, autant je suis très inquiet devant quelque chose qui prend la forme d'une idéologie qui vise, en réalité, à banaliser l'antisémitisme, et qui peut très facilement aboutir – et qui aboutit malheureusement aujourd'hui – à refuser d'en reconnaître la réalité, la gravité, la nécessité d'en identifier les acteurs, les discours qui la soutiennent et à refuser de lutter contre.
(…)
La suite dans L'Arche, mai 2007, n° 589.
(1) L'Enseignement mis à mort, J'ai Lu, coll. Librio, 2000.
