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Sémantique
L'empire et ses barbarismes
Jeudi 27 Novembre 2008Depuis un certain nombre d’années, le terme « états-unien » (ou « étatsunien ») tend à se substituer, dans la presse et sur internet, à celui d’« américain ». Ce remplacement subreptice d’un mot par un autre prend la forme d’un véritable coup d’Etat sémantique. Que cache-t-il ?
Il convient d’abord de souligner que l’on trouve cette expression dans deux types d’écrits :
- des textes engagés, politisés, militants, généralement marqués au coin d’une hostilité non dissimulée à l’encontre des Etats-Unis.
- des écrits à prétention savante, qui sont le plus souvent le fait d’universitaires, où l’emploi du terme « états-unien » est neutre, dénué de toute connotation anti-américaine.
Consciemment ou pas, les auteurs de ce second type d’écrits – chez qui l’utilisation du terme « états-unien » doit être interprétée comme une banale volonté de s’arroger un répertoire lexical délibérément « jargonnant » – prêtent main forte aux premiers.
Cela est d’autant plus préoccupant que ce terme d’« états-unien » n’est pas seulement une affaire d’adjectif. Le nom propre « Américain », qui a toujours été utilisé pour désigner les ressortissants des Etats-Unis d’Amérique, tend en effet à s’effacer au profit du barbarisme à majuscule « Etatsunien ». Or, les citoyens des Etats-Unis d’Amériques se désignent et se sont toujours désigner eux-mêmes comme des « Américains ». Pourquoi devrait-on leur dénier le droit d’utiliser ce terme ? Comment les promoteurs de cette innovation sémantique justifient-ils leur recours à ce barbarisme ?
Premier argument : l’adjectif « états-unien » serait plus satisfaisant qu’« américain » dans le sens où il serait plus précis et éviterait qu’on ne confonde les habitants des Etats-Unis avec ceux du continent américain.
L’argument est peu convaincant dès lors que l’utilisation, depuis plus de deux siècles, de l’épithète « américain » pour désigner ce qui se rapporte aux Etats-Unis d’Amériques n’a jamais posé le moindre problème. De Tocqueville (De la Démocratie en Amérique) à Joe Dassin (« L’Amérique ! - l’Amérique ! - Je veux l’avoir et je l’aurai… »), l’« Amérique » a toujours désigné, dans la langue française, les Etats-Unis. Lorsqu’on parle, par exemple, du rêve « américain », aucun doute n’est permis : les images qui nous viennent alors spontanément à l’esprit sont celles de la bannière étoilée, de la statue de la Liberté, de Martin Luther King (« I have a dream… »), ou encore (c’est mon propre imaginaire qui s’exprime ici !) de Silvester Stalone dans le film Rocky. C’est bien des Etats-Unis qu’on parle. Où donc est le risque de confusion ?
Deuxième argument : l’emploi du terme « américain » pour désigner les seuls Etats-Unis d’Amérique serait une énième manifestation de l’insupportable arrogance des Etats-Unis – et de leurs habitants – qui utilisent un terme désignant un continent pour se désigner eux-mêmes. En d’autres termes, utiliser le mot « américain » pour parler des Etats-Unis reviendrait à prêter allégeance à l’impérialisme du même nom.
Or, en se désignant comme « Américains », les ressortissants des Etats-Unis ne sont en rien des usurpateurs. D’abord parce qu’ils ont été les premiers à proclamer leur indépendance et à fonder un Etat outre-atlantique (1776). Ensuite parce que, de toutes façons, aucun autre Etat d’Amérique du Nord ou du d’Amérique du Sud ne contient le terme « américain » dans sa dénomination officielle. Dans ces conditions, en quoi les Etats-Unis devraient-ils se voir refuser le droit de se désigner eux-mêmes comme « américains » ?
L’argument selon lequel il ne faudrait pas prendre la partie (un Etat parmi d’autres) pour le tout (un continent) n’est pas davantage opérant. Car si l’on devait parler d’« Etats-Uniens » afin d’éviter de confondre les habitants de cet Etat et ceux du continent tout entier, devrions-nous désormais parler, au sujet des congolais de la RDC (ex-Zaïre), des « RDciens », afin de ne pas les confondre avec leurs voisins du Congo-Brazzaville ? Et comment devrions-nous alors appeler les Sud-Africains, ressortissants d’un pays qui a la monstrueuse « arrogance » de se dénommer lui-même « Afrique du Sud » alors qu’il est loin d’occuper toute la partie méridionale du continent africain ?
En réalité, à moins d’admettre que cette manœuvre sémantique repose sur des a priori idéologiques finalement aisément identifiables, on voit mal l’urgence qu’il y aurait à nous faire adopter ce barbarisme d’« états-unien ».

