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Par Rudy Reichstadt

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Rue89


Longtemps appréhendé comme une simple caisse de résonance de discours et d'idées nés ailleurs, Internet s'impose désormais comme le lieu de production et de propagation privilégié des théories du complot les plus extravagantes.


Le thème du « complot juif » en particulier y affiche, sous couvert d'« antisionisme », une forme insolente. C'est une véritable campagne de haine qui s'est en effet déchaînée sur la Toile au cours des dernières semaines.


Le prétexte en a été fourni par la publication dans un journal suédois, le 17 août 2009, d'un article établissant abusivement un lien entre, d'une part, un trafic de reins démantelé aux Etats-Unis en juillet dernier; et, d'autre part, des rumeurs malveillantes accusant l'armée israélienne de prélever secrètement des organes sur des cadavres de Palestiniens.


Le journaliste suédois Donald Boström, par qui la polémique est arrivée, a soutenu depuis lors que Tsahal se livrait au commerce d'organes depuis cinquante ans et que le nombre de Palestiniens ayant fait l'objet de vol d'organes dépassait le millier.



Lire la suite sur Rue89.

Rudy Reichstadt
Rédigé par Rudy Reichstadt le Samedi 3 Octobre 2009 à 12:16

Sémantique

L'empire et ses barbarismes

Jeudi 27 Novembre 2008
L'empire et ses barbarismes

Depuis un certain nombre d’années, le terme « états-unien  » (ou « étatsunien ») tend à se substituer, dans la presse et sur internet, à celui d’« américain ». Ce remplacement subreptice d’un mot par un autre prend la forme d’un véritable coup d’Etat sémantique. Que cache-t-il ?


Il convient d’abord de souligner que l’on trouve cette expression dans deux types d’écrits :

- des textes engagés, politisés, militants, généralement marqués au coin d’une hostilité non dissimulée à l’encontre des Etats-Unis.
- des écrits à prétention savante, qui sont le plus souvent le fait d’universitaires, où l’emploi du terme « états-unien » est neutre, dénué de toute connotation anti-américaine.


Consciemment ou pas, les auteurs de ce second type d’écrits – chez qui l’utilisation du terme « états-unien » doit être interprétée comme une banale volonté de s’arroger un répertoire lexical délibérément « jargonnant » – prêtent main forte aux premiers.

Cela est d’autant plus préoccupant que ce terme d’« états-unien » n’est pas seulement une affaire d’adjectif. Le nom propre « Américain », qui a toujours été utilisé pour désigner les ressortissants des Etats-Unis d’Amérique, tend en effet à s’effacer au profit du barbarisme à majuscule « Etatsunien ». Or, les citoyens des Etats-Unis d’Amériques se désignent et se sont toujours désigner eux-mêmes comme des « Américains ». Pourquoi devrait-on leur dénier le droit d’utiliser ce terme ? Comment les promoteurs de cette innovation sémantique justifient-ils leur recours à ce barbarisme ?


Premier argument : l’adjectif « états-unien » serait plus satisfaisant qu’« américain » dans le sens où il serait plus précis et éviterait qu’on ne confonde les habitants des Etats-Unis avec ceux du continent américain.


L’argument est peu convaincant dès lors que l’utilisation, depuis plus de deux siècles, de l’épithète « américain » pour désigner ce qui se rapporte aux Etats-Unis d’Amériques n’a jamais posé le moindre problème. De Tocqueville (De la Démocratie en Amérique) à Joe Dassin (« L’Amérique ! - l’Amérique ! - Je veux l’avoir et je l’aurai… »), l’« Amérique » a toujours désigné, dans la langue française, les Etats-Unis. Lorsqu’on parle, par exemple, du rêve « américain », aucun doute n’est permis : les images qui nous viennent alors spontanément à l’esprit sont celles de la bannière étoilée, de la statue de la Liberté, de Martin Luther King (« I have a dream… »), ou encore (c’est mon propre imaginaire qui s’exprime ici !) de Silvester Stalone dans le film Rocky. C’est bien des Etats-Unis qu’on parle. Où donc est le risque de confusion ?


Deuxième argument : l’emploi du terme « américain » pour désigner les seuls Etats-Unis d’Amérique serait une énième manifestation de l’insupportable arrogance des Etats-Unis – et de leurs habitants – qui utilisent un terme désignant un continent pour se désigner eux-mêmes. En d’autres termes, utiliser le mot « américain » pour parler des Etats-Unis reviendrait à prêter allégeance à l’impérialisme du même nom.


Or, en se désignant comme « Américains », les ressortissants des Etats-Unis ne sont en rien des usurpateurs. D’abord parce qu’ils ont été les premiers à proclamer leur indépendance et à fonder un Etat outre-atlantique (1776). Ensuite parce que, de toutes façons, aucun autre Etat d’Amérique du Nord ou du d’Amérique du Sud ne contient le terme « américain » dans sa dénomination officielle. Dans ces conditions, en quoi les Etats-Unis devraient-ils se voir refuser le droit de se désigner eux-mêmes comme « américains » ?


L’argument selon lequel il ne faudrait pas prendre la partie (un Etat parmi d’autres) pour le tout (un continent) n’est pas davantage opérant. Car si l’on devait parler d’« Etats-Uniens » afin d’éviter de confondre les habitants de cet Etat et ceux du continent tout entier, devrions-nous désormais parler, au sujet des congolais de la RDC (ex-Zaïre), des « RDciens », afin de ne pas les confondre avec leurs voisins du Congo-Brazzaville ? Et comment devrions-nous alors appeler les Sud-Africains, ressortissants d’un pays qui a la monstrueuse « arrogance » de se dénommer lui-même « Afrique du Sud » alors qu’il est loin d’occuper toute la partie méridionale du continent africain ?


En réalité, à moins d’admettre que cette manœuvre sémantique repose sur des a priori idéologiques finalement aisément identifiables, on voit mal l’urgence qu’il y aurait à nous faire adopter ce barbarisme d’« états-unien ».

Rudy Reichstadt
Rédigé par Rudy Reichstadt le Jeudi 27 Novembre 2008 à 11:19
Mais qui donc a inventé le « truc de l’antisémitisme » ?
Répondant à deux de ses contradicteurs, le philosophe Alain Badiou écrit, dans un récent article du Monde (« Tout antisarkozyste est-il un chien ? », 24 juillet 2008) : « Les ennemis de toute politique autre que celle qu'ils nomment très à tort "démocratie", vu qu'elle est, de notoriété publique, le pouvoir d'une maigre oligarchie de dirigeants d'entreprise, de détenteurs de capitaux, de politiciens consensuels et de stars médiatiques, ont inventé depuis quelques années un truc dont ils usent maintenant contre quiconque leur déplaît : insinuer qu'il est antisémite ».

Que signifie cette phrase qui a conduit son auteur à polémiquer avec Daniel Franco dans les pages « Rebonds » de Libération (ici, et encore ?

Ce que Badiou entend par « toute politique autre que » la "démocratie" – dans son acception parlementaire, libérale – c'est… le communisme. Ancien leader d'une groupusculaire Union pour la construction d'un parti marxiste-léniniste, Badiou continue en effet de défendre « l'hypothèse communiste » jugeant qu'il n'y en a « pas d'autres ». Selon lui, « le mot "communisme" reste apte à nommer l'avenir politique de l'émancipation ». Par "communisme", Badiou ne veut évidemment pas parler du communisme incarné, des expériences stalinienne ou maoïste – qu'il défendait naguère et sur laquelle il n'a fait aucun retour critique. Pour lui, le communisme est avant tout une idée, au sens platonicien du terme. Non pas un dogme mais une utopie : celle d'une société égalitaire débarrassée de l'Etat. Or, pour Badiou, renoncer à cette utopie, c'est être un complice du "capitalo-parlementarisme" déguisé sous les oripeaux de la démocratie. Ce n'est pas trahir sa pensée que de dire qu'être un tel démocrate, pour lui, c'est faire partie de ses « ennemis ». Notons bien qu'il ne parle pas d'« adversaires » – avec qui un compromis est toujours possible – mais bien d'« ennemis ». Il est à cet égard révélateur que Badiou mette toute récusation de sa philosophie sur le compte d'une « volonté opiniâtre de maintenir [à son encontre] une accusation calomnieuse », lui qui n'envisage le débat philosophique que comme la continuation de la lutte des classes par d'autres moyens.

Continuons.

« Les ennemis de toute politique autre que celle qu'ils nomment très à tort "démocratie" (…) ont inventé depuis quelques années un truc dont ils usent maintenant contre quiconque leur déplaît : insinuer qu'il est antisémite ». Mais de qui Badiou veut-il donc parler ? De tous ceux qui – contrairement à lui – ne souscrivent pas à l'utopie communiste ? Avouons que ça ferait pas mal de monde.

Qui donc aurait intérêt à inventer le « truc de l'antisémitisme » (selon sa propre expression, plus bas dans le texte) ? On trouve un élément de réponse dans la définition qu'il donne – dans la même phrase – de la "démocratie" (les guillemets ont leur importance) et qui est, selon lui, « le pouvoir d'une maigre oligarchie de dirigeants d'entreprise, de détenteurs de capitaux, de politiciens consensuels et de stars médiatiques ».

Il faut donc imaginer les choses comme suit : il y a quelques années, des chefs d'entreprises, des rentiers, des hommes politiques et des gens du show-biz – suivez mon regard – se sont concertés en vue d'inventer une arme absolue permettant de clouer au pilori « quiconque leur déplaît ». Ce « truc » magique, c'est l'accusation d'antisémitisme. Notons au passage qu'un tel scénario nous amène aux confins du conspirationnisme le plus navrant. Mais passons.

Reste une question. Pourquoi, précisément, l'antisémitisme ? Pourquoi l'antisémitisme et pas le racisme anti-noir, la pédophilie, la folie, ou même la connerie – qui a l'avantage d'être universellement partagée ? Bref, pourquoi l'accusation d'antisémitisme plutôt qu'une autre ?

Il faut chercher la réponse dans un autre texte de Badiou, une tribune dans les pages « Rebonds » de Libération en date du 14 janvier 2008 : « Qu'est-ce qui tue quelqu'un, de nos jours, dans la guerre intellectuelle ? Parbleu ! L'accusation d'antisémitisme ! Voilà la bonne idée ! ».

Si l'on suit Badiou, l'accusation d'antisémitisme est censée tuer symboliquement celui qui en fait les frais. Il est pourtant permis d'en douter, ne serait-ce qu'au regard du crédit de sympathie dont Dieudonné a pu se prévaloir en dépit de ses sorties antisémites et jusqu'au moment – récent – où son copinage avec l'extrême droite est devenu impossible à occulter. On ne sache pas que Daniel Mermet soit interdit d'antenne ou qu'Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave ne trouvent aucun éditeur ! Citons également la récente affaire Charlie Hebdo dans laquelle il faudra nous expliquer pour quelle raison le dessinateur Siné – qui, si l'on suit toujours Badiou, aurait dû être foudroyé sur place – est aujourd'hui soutenu par une grande partie du monde du spectacle, le Nouvel Obs, et la grande majorité des internautes (80 % « à vue de nez » selon le site d'Arrêt sur images). A la lecture des commentaires laissés par ces derniers, il est difficile de ne pas s'apercevoir que l'exaspération générale n'est pas dirigée contre les antisémites mais que, contrairement à ce qu'insinue Badiou, elle a pour objet la « judéomanie », ce fameux « deux poids deux mesures » qui prévaudrait en France en faveur des Juifs.

L'accusation de « racisme », qui a éclaboussé Alain Finkielkraut il y a quelques années à la suite d'une interview dans le magasine Haaretz, semble autrement périlleuse. Ainsi, contrairement à Badiou, Finkielkraut ne peut désormais quasiment plus intervenir dans une conférence publique sans être aussitôt assailli par les lazzis et les récriminations des manifestants antiracistes.

Il suit de là que se voir taxé d'antisémitisme, en France, en 2008, est une tunique de Nessus plus légère à porter que celle dont on vous habille lorsque vous avez eu un mot malheureux sur la couleur des joueurs de l'équipe de France de football. Si Badiou était sérieux deux minutes, il reconnaîtrait que l'accusation d'antisémitisme a considérablement perdu de son efficace et que les « porte-flingues » du « truc de l'antisémitisme », ceux qu'il appelle les « tontons flingueurs de la nouvelle extrême droite », tirent avec des pistolets à eau.

Puisqu'elle ne fait plus mouche, on doit alors s'interroger sur la raison pour laquelle « les ennemis de toute politique autre que celle qu'ils nomment très à tort "démocratie" » ont donc une telle sensibilité à l'antisémitisme ? Et il faut alors risquer une hypothèse : si ces derniers ont décidé de traiter d'« antisémites » tous ceux qu'ils ont dans le nez, c'est peut-être parce que ces « dirigeants d'entreprise », ces « détenteurs de capitaux », ces « politiciens consensuels » et ces « stars médiatiques » sont, tout simplement,… juifs.

Evidemment, Badiou se défend de tenir un tel raisonnement, arguant que sa « conception politique » est « implacablement universaliste et internationaliste » et que ses « orientations politiques n'ont rien à voir avec les identités, quelles qu'elles soient ». Il n'y a, a priori, aucune raison de ne pas croire Badiou.

Sauf que…

Sauf que Badiou est l'auteur d'un petit livre intitulé Circonstances 3. Portées du mot « juif » (éd. Léo Scheer, 2005) dont il ressort que ceux qui « se réclament » du mot « juif » sont doublement blâmables : non seulement ils sont du côté des dominants (les « nouveaux aryens » qui oppriment les nouveaux damnés de la Terre), mais en plus ce sont des usurpateurs. Revendiquant avec succès le monopole du qualificatif « juif », ils l'usurpent, dans la mesure où « les vrais nouveaux juifs sont les Palestiniens » et où Israël se trouve être – par la magie d'un renversement des choses proprement hallucinant – « le pays du monde où il y a le moins de juifs » et, même, « un pays antisémite » (ainsi que le relève, non sans pertinence, Philippe Zard).

Dans un entretien au Monde publié il y a un an (14 juillet 2007), Badiou déclarait : « Il serait terrible pour les juifs, cette multiplicité vivante, de laisser le mot dont ils se réclament, et qui est lié de longue date aux aventures de l'universel, devenir l'emblème du capitalisme modernisé, de la xénophobie anti-arabe ou anti-africaine et des guerres américaines ». C'est dire si Badiou est pleinement conscient de ce qui se joue dans les polémiques actuelles autour de l'antisémitisme (« il serait terrible pour les juifs… », etc.).

Mais alors, comment ce philosophe, qui n'a ni l'excuse de l'ignorance ni celle de l'imbécillité – son œuvre, considérable, plaide en ce sens –, peut-il, dans les circonstances actuelles, faire preuve d'aussi peu de précaution et de prudence lorsqu'il manie ces mots (« juif », « antisémitisme ») ? Imagine-t-il vraiment que derrière ces « dirigeants d'entreprise », ces « détenteurs de capitaux », ces « politiciens consensuels » et ces « stars médiatiques », certains n'auront pas tôt fait de voir « les » Juifs ? Badiou a-t-il vraiment la naïveté de penser que ses lecteurs sont immunisés a priori contre l'antisémitisme ? Ce serait méconnaître les rapports ambigus qu'entretient, depuis sa naissance, la gauche radicale avec la « question juive ».

Quel vaccin Badiou prescrit-il contre cette tentation ? Quel remède contre cette peste de l'esprit qu'est l'antisémitisme ? De cela on ne saura décidément rien.
Rudy Reichstadt
Rédigé par Rudy Reichstadt le Lundi 4 Août 2008 à 17:32